Prix et valeur

Le rabais n’est pas une erreur de vente

5 min de lecture
Enfant en chemise blanche qui se cache le visage derrière les mains, entouré de points d'interrogation
Image : Getty, Tumisu
Résumé.
Les entreprises industrielles suisses ont l'avantage de la qualité, mais plus de 60 % supportent des coûts supérieurs à ceux de leurs concurrents et 45 % vendent plus cher. Leur prime se perd avant la négociation, faute d'une valeur perçue construite, puis pendant, faute d'un décideur clair : le rabais est un symptôme de gouvernance, pas une faute de vente. La solution : nommer un propriétaire du prix, échanger chaque concession, armer l'acheteur d'un argumentaire, rémunérer sur la marge.

Mardi, 16 h 40. Un acheteur vous demande « un petit effort ». Votre vendeur, qui n’est pas idiot, l’accorde. Tout le monde rentre dîner content.

Personne ne s’est demandé pourquoi l’acheteur avait osé. La réponse est vexante : parce qu’il savait qu’il l’obtiendrait. Un petit effort, c’est ce que demande quelqu’un qui a déjà lu la fin.

Ma thèse tient en trois phrases. Le rabais n’est presque jamais une faute de vos vendeurs, ils font exactement ce que vous les payez pour faire : conclure. C’est la trace d’une décision que personne, chez vous, n’a prise. Et cette décision se joue bien avant la négociation.

Vous êtes cher parce que vous êtes bon

Le Swiss Managers Survey 2024 (ZHAW, SUPSI, FHGR et HE Arc, plus de 400 managers interrogés) place l’innovation et la qualité en tête des atouts des entreprises suisses. Il note aussi que plus de 60 % d’entre elles supportent des coûts supérieurs à ceux de leurs concurrents, et que 45 % vendent plus cher. Traduction : la précision se paie en salaires suisses. Être cher n’est pas le problème. Être cher sans que personne ne sache pourquoi, si.

Et ça se paie comptant. Selon McKinsey, pour l’entreprise moyenne du S&P 1500 américain, un point de prix en plus, à volumes constants, ajoute environ 8 % au résultat opérationnel. Dans l’autre sens, un point offert sans contrepartie fait mal dans des proportions voisines. Votre multiplicateur sera différent, le principe reste : un rabais n’est pas un geste, c’est un chèque.

Le prix se perd avant la négociation

Le professeur John Dawes (Ehrenberg Bass Institute) a montré en 2021, avec le LinkedIn B2B Institute, que jusqu’à 95 % des acheteurs B2B ne sont pas en train d’acheter à un instant donné. Environ 5 % le sont chaque trimestre. Les autres ne vous cherchent pas. Ils se souviennent de vous, ou pas. Le jour où l’un d’eux entre sur le marché, il ne découvre rien, il choisit parmi ce qu’il connaît. Dawes n’a pas étudié l’industrie suisse, prenons cela pour un indice plutôt que pour un verdict. Quand on vous convoque pour « affiner les conditions », le casting est bouclé depuis longtemps.

Et qui écrit ce casting ? Les chercheurs de l’Université de St. Gallen décrivent un paradoxe : tout le monde sait qu’un prix fondé sur la valeur perçue bat un prix fondé sur les coûts ou la concurrence, et presque personne ne le pratique. Il manque deux compétences, chiffrer la valeur apportée au client, puis la lui expliquer. Vos ingénieurs excellent à la produire. La raconter n’a jamais figuré dans leur fiche de poste. Ce n’est pas un reproche, c’est un organigramme.

Le crime a un mobile

Nous prétendons tous acheter avec la tête. En réalité, nous achetons avec le ventre, puis nous mobilisons la tête pour rédiger l’alibi. La fiche technique est l’alibi. Le mobile est ailleurs.

Bain & Company l’a montré dans la Harvard Business Review en 2018 : sur 40 éléments de valeur B2B, plus les offres se ressemblent, plus pèsent les motifs subjectifs, dont le besoin de se rassurer et celui de soigner sa réputation. C’est ce que j’appelle la valeur perçue : l’ensemble des avantages intangibles, émotionnels et psychologiques qu’une marque procure, et qu’aucune fiche technique ne contiendra jamais. Elle ne se touche pas, elle se ressent. Et elle se paie.

Trois moteurs l’alimentent.

Le statut. Personne n’est promu pour avoir économisé quelques points sur un roulement. Tout le monde est cloué au pilori quand il casse. Ce n’est pas une statistique, c’est du bon sens.

L’appartenance. Baumeister et Leary ont établi en 1995 que le besoin d’appartenir est une motivation humaine fondamentale. Choisir le fournisseur que « tous les gens sérieux » utilisent, c’est rester dans le camp des gens raisonnables. Une marque est un ticket d’entrée dans ce camp.

La reconnaissance, et son cousin l’individualisme. L’acheteur défend sa trajectoire, pas votre marge, et vous feriez pareil à sa place. Il lui faut une histoire à raconter à sa direction. Si vous ne lui en fournissez pas, il prendra la seule disponible et gratuite : le prix.

Le tout sous couvert d’hypocrisie générale. L’acheteur rebaptise sa prudence « analyse comparative ». Le dirigeant jure que « chez nous, on ne fait pas de marketing », puis encadre le Swiss made comme un blason. L’hypocrisie n’est pas un défaut du marché, c’en est le lubrifiant.

Trois étages, deux fuites

Un peu de rigueur, promis, sans jargon. Il y a trois étages de valeur.

La valeur technique : ce que vous fabriquez et garantissez. Tangible, mesurable, et déjà très bon chez vous. La valeur perçue : ce que l’acheteur ressent, confiance, tranquillité, fierté de son choix. Intangible, et c’est elle qui autorise une prime. La valeur défendue : ce que votre entreprise maintient quand le client insiste. Une question de gouvernance.

Le prix fuit à deux endroits. Entre le premier et le deuxième étage, votre excellence ne devient pas confiance, faute de preuves qui rassurent (résultats chiffrés, certifications, historiques de fiabilité) et de signaux cohérents à chaque contact. On utilise du tangible pour fabriquer de l’intangible. Entre le deuxième et le troisième, la confiance existe mais personne n’a la charge de la protéger : qui peut céder, jusqu’où, contre quoi ? La première fuite relève du travail de marque, la seconde d’une décision de direction. Les confondre, c’est envoyer ses vendeurs en stage de négociation pour un problème d’organigramme.

Ce cadre est une inférence, pas un résultat d’étude. Aucune source citée ne mesure le lien entre gouvernance de marque et marge dans l’industrie suisse. C’est une hypothèse de travail, testable. Je la défends, je ne la déguise pas en science.

Lundi matin

  1. Un propriétaire du prix. Une personne, des seuils écrits.
  2. Zéro concession gratuite. Volume, durée, délai de paiement, référence, ou rien.
  3. Une histoire pour l’acheteur. Une page qu’il peut glisser à sa direction : résultats chiffrés, certifications, fiabilité documentée.
  4. Une rémunération sur la marge. Payer au chiffre d’affaires, c’est récompenser exactement ce qu’un rabais permet d’obtenir.
  5. Un œil sur la dépendance. Mon repère de travail : un client qui pèse plus de 10 % du chiffre d’affaires annuel brut. Passé ce seuil, c’est lui qui fixe votre politique de prix, poliment.

Pour votre prochain comité de direction

Posez par écrit, et séparément, deux questions à chaque membre : pourquoi nos clients acceptent de payer plus cher que chez le concurrent, et qui, chez nous, a le droit de dire non. Comparez les réponses. Si elles divergent, votre valeur n’est pas encore une décision, seulement une habitude.

Une dernière question, moins confortable. Qui défend votre prix aujourd’hui : quelqu’un qui est payé pour le défendre, ou quelqu’un qui est payé pour conclure ?

Image de Julien Ioset

Julien Ioset

Consultant en positionnement et management de marque, il possède 17 ans d’expérience en retail, marketing produit et direction marketing dans les secteurs des FMCG, de l’horlogerie et de l’industrie suisse de précision.

Tasse de café dans un collage éditorial

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