Une entreprise lance un nouveau produit. Le marketing a préparé la communication. Les commerciaux ont été informés. La direction est satisfaite de l’innovation.
Puis un client existant contacte le back-office pour le commander à nouveau.
La personne qui traite sa demande n’a jamais entendu parler du produit.
Rien de dramatique ne s’est produit. Aucune machine ne s’est arrêtée, aucun grand compte n’a annoncé son départ. Pourtant, pour une entreprise qui revendique excellence technique, fiabilité ou positionnement premium, le client vient de rencontrer une organisation qui contredit sa propre promesse.
C’est généralement ainsi que l’incohérence devient coûteuse : non par une défaillance spectaculaire, mais par accumulation de frictions.
Il faut expliquer une deuxième fois. Le commercial organise un rendez-vous supplémentaire. Un document est recréé parce que personne ne sait quelle version est la bonne. Une référence reste au catalogue malgré une rentabilité discutable. Une remise est accordée parce qu’il est plus facile de négocier le prix que de rendre la valeur évidente.
Pris séparément, chacun peut parfaitement faire son travail. Pris dans son ensemble, le système peut ne plus avoir beaucoup de sens.
Quand de bons départements produisent une entreprise moyenne
Dans une entreprise établie, chaque fonction peut généralement démontrer qu’elle progresse. La R&D développe des innovations. La production réduit ses retards. Le marketing explore de nouveaux relais de croissance. Les ventes prospectent. La direction suit l’évolution du marché.
La question plus difficile consiste à savoir si toutes ces activités renforcent encore la même stratégie.
Michael Porter distinguait déjà, dans « What Is Strategy? » (Harvard Business Review, 1996), l’efficacité opérationnelle de la stratégie elle-même. L’amélioration permanente des pratiques est nécessaire, mais l’avantage concurrentiel repose aussi sur la cohérence entre les activités et sur des choix différents de ceux des concurrents. Lorsque tous benchmarkent les mêmes entreprises et adoptent les mêmes bonnes pratiques, ils tendent au contraire à converger.
Une entreprise peut donc devenir meilleure dans ce qu’elle fait tout en devenant moins distinctive.
Un concurrent ajoute un service, alors on en ajoute un. Un autre développe une variante, alors on suit. Un client demande une exception, une nouvelle référence entre au catalogue. Un nouveau salon semble incontournable. Une nouvelle opportunité apparaît et devient un projet supplémentaire.
Chaque décision possède une justification.
Cinq ans plus tard, l’offre s’est étendue, les priorités se sont multipliées et tout le secteur parle de qualité, d’innovation, d’expertise et de proximité client.
Personne n’a décidé de devenir moyen. La moyenne est apparue progressivement.
Le phénomène est particulièrement visible dans une PME suisse où l’équipe de direction est réduite et où chacun porte plusieurs casquettes. Le directeur général conserve quelques grands comptes. Le responsable technique dirige la R&D tout en intervenant sur les problèmes clients complexes. Le responsable marketing gère les produits, la communication et le prochain salon. Le directeur commercial recrute un nouveau collaborateur tout en cherchant pourquoi un client japonais qui commandait depuis plusieurs années s’est soudainement arrêté.
Le problème n’est pas l’incompétence. C’est l’attention disponible.
Lorsque le mercredi matin sert à résoudre l’urgence du mardi, il reste peu de temps pour se demander si quinze projets ouverts servent encore les trois priorités annoncées.
L’incohérence finit dans le compte de résultat
Parler de « cohérence de marque » donne facilement l’impression d’un sujet de communication. Le véritable problème est la friction organisationnelle.
Un positionnement flou exige davantage d’explications commerciales. Un portefeuille mal maîtrisé multiplie les variantes, les petites séries, les stocks, la documentation et les besoins de formation. Dans « Calculating complexity: Maximizing the value of customization » (McKinsey, 2021), Bikramjit Chaudhury, Alessandro Faure Ragani, Ruth Heuss et Thorsten Schleyer montrent que cette complexité peut générer des coûts diffus tout au long de la chaîne de valeur et rendre certaines références beaucoup moins rentables qu’elles ne le paraissent lorsqu’on observe uniquement leur coût direct.
La même logique vaut pour le prix.
Une entreprise peut connaître précisément son coût de revient tout en comprenant beaucoup moins bien la valeur économique qu’elle crée pour son client. La négociation revient alors facilement au prix historique, au prix concurrent ou au fameux « geste commercial exceptionnel » qui possède cette curieuse propension à se reproduire.
Dans « The Power of Pricing » (McKinsey, 2003), Walter L. Baker, Michael V. Marn et Craig C. Zawada décrivent, avec le pocket price waterfall, comment remises, ristournes, conditions de paiement et autres concessions créent progressivement un écart entre le prix affiché et le prix réellement capturé. Les auteurs indiquent que de nombreuses entreprises peuvent retrouver au moins un point de prix réalisé simplement en examinant plus rigoureusement ces fuites transactionnelles.
Prenons un exemple volontairement simple.
Une PME industrielle traite 80 opportunités commerciales sérieuses par année. Parce que la proposition de valeur reste difficile à saisir, chacune nécessite un rendez-vous supplémentaire. Entre préparation, déplacement, échange et suivi, supposons quatre heures de travail pour un coût interne complet de CHF 120 par heure.
Cela représente CHF 38 400 de capacité commerciale consacrée uniquement à rendre l’offre compréhensible.
Si cette même difficulté à défendre la valeur conduit ensuite à concéder seulement 1 % supplémentaire sur CHF 8 millions d’affaires négociées, CHF 80 000 supplémentaires disparaissent.
Le calcul est illustratif, pas une moyenne sectorielle. Mais voilà à quoi ressemble une taxe de friction : de petites inefficacités suffisamment répétées pour devenir un problème financier très concret.
Wendy Wise et Doug May décrivent un mécanisme voisin dans « Do Your B2B Customers See the Value You Deliver? » (Harvard Business Review, 2026). Ils parlent d’un value gap entre la valeur réellement créée pour le client et celle que celui-ci parvient à voir, mesurer et défendre au sein de sa propre organisation. Lorsque cet écart subsiste, les ventes peuvent ralentir et la pression concurrentielle davantage peser sur les marges.
La supériorité technique ne suffit donc pas toujours à protéger un prix premium. Encore faut-il que le reste de l’entreprise rende cette supériorité crédible.
Trois entreprises coexistent sous le même toit
La première réponse n’est pas nécessairement un rebranding. Il faut d’abord comparer trois versions de l’entreprise.
La première est l’entreprise voulue : ce que la direction croit être, la spécialisation qu’elle revendique, les clients qu’elle veut servir et ce pour quoi elle souhaite être choisie.
La deuxième est l’entreprise vécue : ce que les collaborateurs comprennent réellement des priorités, de la promesse et de la manière dont les décisions doivent être prises.
La troisième est l’entreprise expérimentée : ce que le client rencontre depuis le premier contact jusqu’à la vente, la livraison, le service et le réachat.
La valeur du diagnostic se trouve dans les écarts.
La direction peut décrire une entreprise premium très spécialisée. Les collaborateurs peuvent vivre une organisation qui poursuit toutes les opportunités. Les clients peuvent percevoir un fournisseur techniquement excellent mais compliqué à comprendre et finalement assez semblable à plusieurs concurrents.
Les trois perceptions peuvent être simultanément exactes.
Jonathan Trevor soulignait dans « Is Anyone in Your Company Paying Attention to Strategic Alignment? » (Harvard Business Review, 2018) que les entreprises répartissent naturellement la responsabilité entre plusieurs fonctions, alors que personne n’est toujours chargé d’observer l’alignement de l’organisation dans son ensemble. Chaque responsable optimise alors légitimement son domaine sans garantir que toutes les pièces continuent de fonctionner comme un système cohérent.
C’est également la limite d’un diagnostic conduit uniquement de l’intérieur.
Les dirigeants connaissent évidemment mieux leur entreprise qu’un intervenant extérieur. Mais ils sont occupés à la faire fonctionner, habitués à ses particularités et parfois amenés à évaluer des structures qu’ils ont eux-mêmes contribué à construire.
L’intérêt du regard extérieur n’est donc pas de remplacer leur expertise. Il est de mettre côte à côte des réalités que l’organisation observe habituellement séparément.
La cohérence est une discipline économique
Toutes les incohérences ne méritent pas la même attention.
Une présentation PowerPoint légèrement différente n’a pas la même importance qu’une force de vente incapable de défendre le prix. Une brochure médiocre n’est pas équivalente à un portefeuille produit qui absorbe des ressources sans générer suffisamment de marge.
L’objectif n’est pas l’uniformité parfaite. Il est de rechercher la cohérence là où la valeur se crée ou se détruit.
Quatre questions permettent de ramener le sujet au niveau de la direction :
1. Où dépensons-nous de l’énergie parce que nos priorités ne sont plus suffisamment claires ?
2. Où la complexité consomme-t-elle notre marge ?
3. Où abandonnons-nous de la valeur économique parce que nous ne savons pas la rendre visible et défendable ?
4. Où l’expérience vécue par le client contredit-elle ce que nous prétendons être ?
Une entreprise devient rarement une commodité à cause d’une mauvaise décision stratégique.
Elle le devient après des années de décisions parfaitement raisonnables qui, progressivement, la font ressembler, fonctionner et rivaliser comme toutes les autres.
Et lorsque ses clients commencent enfin à la traiter comme telle, le problème coûte généralement beaucoup plus cher qu’un logo.



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